Les multiples visages du commerce de proximité

Tandis que la ministre de l’Artisanat, du Commerce et du Tourisme, Sylvia Pinel, présentait récemment les « 50 mesures du plan d’action pour le commerce et les commerçants », ToulEmploi consacrait sa dernière table ronde au commerce de proximité en Midi-Pyrénées. Un secteur tout à la fois porteur et en crise, accessible et opaque, attractif et exigeant... Bref très contrasté !

Essentiels à l’économie et à l’emploi, les commerces de proximité jouent également un rôle déterminant dans l’aménagement du territoire. Hier promis à une disparition certaine, ils connaissent depuis peu un regain d’intérêt de la part des consommateurs. Leurs habitudes et attentes ont toutefois beaucoup évolué, ce qui constitue un des multiples défis que ce secteur doit aujourd’hui relever pour durer. Nouvelles technologies, nouveaux formats de distribution, tassement de la demande, inflation des loyers, difficultés de recrutement... sont certes autant d’obstacles que les commerçants doivent aujourd’hui dépasser pour assurer leur avenir. Pas évident, surtout que tous ne sont pas logés à la même enseigne.

Des réalités très contrastées

Un secteur que les invités de notre dernière table ronde nous ont aidé à mieux cerner. Sur le plan organisationnel et économique tout d’abord. « Le secteur du commerce de détail regroupe environ 5.000 entreprises qui ont au moins un salarié en Midi-Pyrénées, soit un total de quelque 20.000 emplois, c’est donc beaucoup et très peu à la fois car il s’agit généralement des petites structures, rappelle ainsi le directeur de l’Agefos PME Midi-Pyrénées, Olivier Gérard. La diversité du secteur cache en outre des réalités très différentes, un secteur extrêmement morcelé qui compte par exemple près de 150 conventions collectives. Il est donc très compliqué de faire des prospectives en matière d’emploi et de formation. Ce que l’on sait en revanche, c’est que dans une situation économique globalement morose, l’attractivité des commerces de détail donne un peu d’espoir. » Le président de la Chambre des métiers et de l’artisanat de Haute-Garonne, Louis Besnier, affine cet état des lieux : « Pour ce qui relève de l’artisanat, on observe que les métiers de bouche se portent bien (notamment la restauration rapide en évolution de près de 8% à Toulouse) et qu’ils continueront sans nul doute à rester porteurs. C’est plus contrasté pour certains, l’esthétique ou la coiffure restant en croissance positive alors que les fleuristes ou les pressings sont en baisse. Plus largement, les artisans du centre ville souffrent de loyers très élevés. »

Une place à conforter

« C’est vrai que l’inflation des loyers du centre ville de Toulouse génère des difficultés importantes pour les petits pas de porte, dont le renouvellement devient très compliqué », confirme Olivier Gérard. « A cette difficulté s’ajoute la concurrence des »Drive« en périphérie, le commerce en ligne entraînant une désertification des centres villes », estime Louis Besnier. Isabelle Hardy, adjointe au maire de Toulouse chargée du commerce et de l’artisanat, complète l’analyse : « La situation est certes préoccupante, même si les différents observatoires indiquent que le secteur se porte plutôt bien. Mais certains s’en sortent il est vrai mieux que d’autres. L’évolution des modes de consommation est en revanche favorable aux petits commerces, en témoigne d’ailleurs leur développement par les grandes enseignes de la grande distribution. C’est une bonne chose car cela favorise le maintien des autres commerces. Je partage en revanche l’inquiétude de Mr Besnier concernant l’essor des »drive« , d’autant qu’ils échappent au Schéma de cohérence territoriale (SCOT) puisque déclarés en entrepôt et non en surfaces commerciales. » La place des petits commerces dans les villes moyennes et en milieu rural est également évoqué par nos invités.

Le savoir-être avant tout

« Le rôle social du commerce et de l’artisanat »de vitrine« est très important dans les quartiers et le milieu rural », observe Louis Besnier. « C’est vrai, mais la posture des commerçants doit changer, les plages d’ouverture doivent par exemple être élargies dans les villes moyennes », estime Olivier Gérard. Une évolution nécessaire pour répondre aux nouvelles attentes des consommateurs, mais qui suscite toujours beaucoup de freins. « Avec le classement d’Albi au patrimoine mondial de l’Unesco, les commerçants ont pris conscience de la pertinence d’ouvrir entre midi et deux, rapporte Cathie Robert, responsable administrative du CFA IFA de la CCI du Tarn. Pour autant, la majorité des commerces est en grande difficulté. » « Ouvrir plus pour un artisan, qui réalise déjà beaucoup d’heures, peut en effet se révéler compliqué d’un point de vue économique, ajoute Louis Besnier. Cela pose aussi le problème de l’attractivité de nos métiers... » En matière d’emploi Florian Angel, conseiller Pôle emploi à Toulouse, rappelle que les commerces de proximité pèsent « pour 70% des offres enregistrées sur les métiers du commerce. Les principaux postes proposés sont ceux de vendeurs spécialisés en magasin, d’employés de libre service et d’employés de caisse. C’est par ailleurs les commerces de prêt-à-porter qui dépose le plus d’offres, un secteur qui séduit beaucoup de jeunes, des seniors aussi. Les recruteurs, eux, sont surtout attentifs au savoir-être des candidats, quitte à leur apporter une formation dans le cadre d’une Action de formation préalable au recrutement (AFPR) ou une Préparation opérationnelle à l’emploi (POE). Des dispositifs qui donnent de bons résultats. »

Une initiative gagnant-gagnant

La formation proposée par la CCI du Tarn aussi. Une formation de Gestionnaire de magasin de proximité, mise en place en partenariat avec le groupe Carrefour Proximité et avec le soutien de la Région Midi-Pyrénées. « Un cursus de quatre mois qui comporte trois phases de formation en magasin, explique Cathie Robert. Le recrutement, très ouvert pourvu d’être mobile, et la partie formation métier sont assurés par Carrefour Proximité, mais la formation n’est pas uniquement dédiée au groupe bien sûr. A l’issue de leur cursus, certaines personnes intègrent d’ailleurs des enseignes concurrentes ou d’autres types de commerce. Une formation qui donne de très bons résultats avec plus de 80% de taux de retour à l’emploi. » Pour Carrefour Proximité, l’intérêt est multiple.
« Cette formation nous permet de répondre à nos besoins sur les postes d’adjoints, mais également de fidéliser les salariés, explique Sandrine Ibanes, responsable recrutement franchisés Carrefour Proximité dans le Sud-Ouest. La fonction d’adjoint de magasin exige en effet de nombreuses compétences et un investissement important, d’où des difficultés à recruter et à fidéliser. Sensibilisés et formés à ces spécificités, les personnes qui suivent la formation de la CCI du Tarn acceptent d’intégrer nos magasins en connaissance de cause. Il nous est plus facile de leur faire confiance et de les accompagner ensuite dans leur évolution professionnelle. La plupart évolue d’ailleurs vers de la location gérance ou de la création/reprise d’entreprise. » « C’est une grande satisfaction de permettre à des personnes motivées d’avoir un métier, ajoute Philippe Brabant, directeur formation-recrutement Carrefour Proximité Sud-Ouest. Un métier à responsabilité, l’adjoint de magasin ayant vraiment un rôle clé dans notre organisation. »

Une formation pléthorique

« La qualification professionnelle est le meilleur moyen de ne pas subir son métier », insiste Louis Besnier. Mais quelles sont justement les formations les plus pertinentes ? « Il existe deux grandes filières, répond Olivier Gérard. L’artisanat, très structuré, et le reste ! CAP, BEP, Bac Pro, BTS... des formations très axées sur les diplômes nationaux, sans véritable spécialisation métier ou secteur. Et une foultitude de formations spécifiques aux branches professionnelles, hyper-spécialisées, ce qui rend quasi impossible les passerelles entre les différentes branches. » « Cette multiplicité opacifie aussi la vision des candidats sur les opportunités du secteur et rend plus complexe le recrutement des commerçants », déplore Philippe Brabant, directeur formation-recrutement Carrefour Proximité Sud-Ouest. Une observation que partage Dominique Bisbau, directeur des Écoles Vidal : « Nous avons aujourd’hui une cinquantaine de jeunes qui font leur formation en alternance dans le secteur du commerce. Le BTS Management des unités commerciales (MUC) reste le plus demandé car c’est un fait, les formations très spécialisées, de type Certificat de qualification professionnelle, ne sont pas très attractives pour des jeunes qui savent rarement ce qu’ils veulent faire précisément, ni très rassurantes pour les familles. Mais rares sont encore ceux qui font leur contrat dans un commerce de détail, car le recrutement reste très compliqué pour les commerçants. Et les opportunités, lorsqu’elles existent, sont très difficiles à repérer, ce qui est également vrai dans la grande distribution... »

Un problème de rémunération

Un problème de visibilité doublé d’un problème d’attractivité. Exigeants en termes de conditions de travail, les métiers du commerce sont également souvent faiblement rémunérés. « Les marges brutes des commerces sont très variables d’un secteur à l’autre, de l’ordre de 30% par exemple pour les libraires et de 70% dans l’optique, mais elles laissent en général peu de latitude aux commerçants qui rémunèrent dans leur grande majorité au niveau du Smic, observe Olivier Gérard. Ce qui pose d’ailleurs un problème d’attractivité pour les jeunes qui poussent leurs études jusqu’au niveau Bac +2... » « C’est la raison pour laquelle il est primordial de donner de la puissance à la formation afin que les jeunes puissent ensuite monnayer leurs compétences, insiste Louis Besnier. Aujourd’hui, un jeune bien formé, titulaire d’un Brevet professionnel dans un métier de bouche n’a par exemple aucune difficulté à gagner 1.800 à 2.300 euros nets par mois. » « Dans notre groupe, un chef de rayon boucherie gagne même nettement plus, ajoute Sandrine Ibanes. Mais c’est vrai que notre marge de manœuvre est limité sur d’autres postes. » « En dépit des aides à l’embauche, le salaire reste souvent une charge importante pour les petites structures, même le Smic », rappelle Cathie Robert.

Des lueurs d’espoir

Autant de freins qui n’empêchent pas nos invités de rester optimistes pour l’avenir du secteur. « Les commerces de proximité occupent une place primordiale dans le centre ville et les quartiers qu’il faut absolument préserver et conforter, insiste Isabelle Hardy. Hormis rue d’Alsace Lorraine, Toulouse compte d’ailleurs encore 60% de commerçants indépendants. Le nouveau Plan local de l’urbanisme de la Mairie va nous permettre de veiller encore plus à cet équilibre : les surfaces de plus de 500 m2 ne pourront plus s’installer par exemple dans certaines zones, la mutation de locaux commerciaux en habitations de rez-de-chaussée ou l’installation de services non construction seront parfois interdites... Cela va nous permettre d’avoir aussi un levier sur les loyers. » Louis Besnier, lui, revient sur le rôle déterminant de la formation, « car sans formation, les jeunes sont démunis sur le marché du travail ». Pôle emploi va relancer à ce titre des actions de formation de vendeurs spécialisés. « Certaines opportunités devraient également être générées en emplois d’avenir », indique Florian Angel. L’Agefos PME, elle, va lancer une opération de POE avec Pôle emploi et la Chambre de commerce et d’industrie Midi-Pyrénées. Quant au groupe Carrefour Proximité, il va continuer à recruter. "Nous sommes toujours en phase de développement, donc oui, nous allons continuer à créer des postes malgré la complexité du recrutement, confirme Philippe Brabant.
Ingrid Lemelle

Nous remercions la Maison Samaran, 18 place Victor Hugo à Toulouse, pour son accueil.

Photos Hélène ressayres - ToulEmploi.

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Source : https://www.toulemploi.fr/Les-multiples-visages-du-commerce-3423