Gagner du temps... Ou pas. Voilà le piège de l’intelligence artificielle. Pour Jérémy Lamri, entrepreneur et chercheur, spécialiste du futur du travail, nous risquons de passer à côté de la véritable révolution de l’IA en la réduisant à un outil de productivité. Lors d’une conférence donnée à l’occasion de Trajectoires à Toulouse, l’expert résume : « Si l’IA vous fait soi-disant gagner du temps mais qu’à la fin de la semaine vous n’avez pas plus de temps, c’est mécaniquement que vous avez fait plus de choses. »
Une course à l’efficacité qui donne l’impression d’être coincé dans une machine à laver. Entre réunions, notifications et sollicitations, le temps dégagé par l’automatisation est immédiatement absorbé par d’autres tâches, et pas forcément celles « à valeur ajoutée ». « En France, un cadre consacre en moyenne 23 heures par semaine aux réunions », avance le conférencier. Le risque, « une saturation cognitive » qui laisse de moins en moins de place à la réflexion et à l’apprentissage.
Car le vrai sujet derrière l’IA n’est pas la machine, plutôt « la manière dont vous êtes capable d’utiliser votre cerveau sans vous épuiser ». Selon Jérémy Lamri, le travail ne se résume pas à produire : il consiste aussi à apprendre et à transmettre. Or, ces deux dimensions sont souvent sacrifiées sur l’autel de la productivité.
Préserver son temps, préparer l’avenir
Face à cette accélération dont on s’interroge sur la finalité, le spécialiste invite les cadres à « sortir du mode automatique » pour reprendre la main sur leur organisation. Son conseil : mesurer le temps réellement gagné grâce à l’IA et décider consciemment de son utilisation en l’investissant dans « la préparation de l’avenir. Apprendre. Transmettre. » Car, si les outils d’IA transforment indéniablement les métiers, la valeur professionnelle repose de plus en plus sur la capacité à exercer son discernement, à prendre des décisions et à s’adapter. L’esprit critique, la créativité, la collaboration et la communication, les fameux « quatre C », deviennent essentiels. Une qualité les relie toutes : l’humilité.
« Notre conviction d’aujourd’hui, c’est notre croyance limitante de demain. » Dans un monde en mutation permanente, le défi des cadres ne sera donc pas seulement de maîtriser les nouvelles technologies mais de conserver suffisamment de recul pour questionner leurs pratiques, remettre en cause leurs certitudes et préparer la suite. A condition de ne pas laisser chaque minute « gagnée » par l’IA se diluer sur Teams.
Marie-Dominique Lacour
Photo : Jérémy Lamri donnait une conférence le 6 octobre à l’occasion de Trajectoires, événement de l’Apec Occitanie à Toulouse. Crédit : M-D.L/Toulemploi
