Où sont les handicapés ?

La question est volontairement provocatrice, mais tandis que la semaine nationale pour l’emploi des travailleurs handicapés s’organisait, ToulEmploi a souhaité réunir plusieurs acteurs spécialisés pour en débattre. Car si la loi Handicap de 2005 semble commencer à porter ses fruits, certaines entreprises favorables à l’embauche des TH (pour travailleurs handicapés) ne trouvent pas toujours de candidats… Explications.

C’est un fait, les travailleurs handicapés ont toujours beaucoup de difficultés à s’insérer dans le marché du travail. Grâce à la loi du 11 février 2005, qui prévoit de sanctionner plus fortement les entreprises qui n’auront pas recruté de personnes handicapées, ni utilisé les autres manières de remplir leurs obligations, les « lignes » semblent toutefois bouger un peu. « Le nombre de demandeurs d’emploi handicapés, qui s’était stabilisé en 2009, est certes reparti à la hausse : en juin dernier, la Haute-Garonne en totalisait ainsi 4.6OO, soit 10,3% de plus qu’en juin 2009, et Midi-Pyrénées 13.600, soit une croissance de 3,8% sur un an. Mais malgré tout, on observe que les entrées en emploi et en formation sont en augmentation, indique Olivier Nouvelière, chargé d’études au sein de l’Agefiph Midi-Pyrénées. En Haute-Garonne par exemple, sur 1.094 établissements de plus de 20 salariés dits contribuant, 211 ne réalisaient aucune action (embauche, sous-traitance….). Leur nombre a diminué d’environ 60% ! » « La contribution à l’Agefiph est sans conteste un aiguillon déclencheur, poursuit Gérard Lansac, président du club de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Toulouse, Réussir Ensemble. Deux tiers des entreprises soumises aux obligations ont fait quelque chose, ce qui témoigne des efforts réalisés. Et le taux de chômage des handicapés, deux fois plus important que celui des valides avant la crise, a progressé moins vite. »

Une accumulation des « handicaps »

Reste que bon nombre de travailleurs handicapés demeurent « sur la touche », une inactivité qu’ils subissent souvent sur de longues périodes. « C’est vrai qu’il s’agit généralement de personnes inscrites depuis plus de 12 mois », observe Christine Mahenc, en charge des partenariats à Pôle emploi Midi-Pyrénées. En dressant le « profil type » du travailleur handicapé (TH), Olivier Nouvelière pointe déjà certains freins à leur intégration dans le monde du travail : « Il s’agit souvent d’un homme (à 55%), âgé de 45 et plus (à 50%) et avec un niveau inférieur au Bac (à 83%). En clair, les TH au chômage sont généralement des hommes pour qui le handicap est apparu à la suite d’un accident de la route ou de la vie domestique, et donc en reconversion professionnelle avec un CAP ou un BEP pour seul bagage. » En deux mots, âgé et peu qualifié, deux freins au recrutement de tout demandeur d’emploi, freins auxquels s’ajoute celui lié au handicap même, élément qui continue à faire peur à de nombreux recruteurs. D’autant que la loi de 2005 a instauré une nouvelle donne. « C’est désormais à l’entreprise de s’adapter aux personnes handicapées et pas l’inverse », rappelle en effet Christine Mahenc. D’où ce changement radical dans la prise en charge des TH que nous rapporte David Lela Luzolo, juriste et consultant spécialisé pour le CRP Consulting.

Une responsabilité partagée

« Jusque là, la gestion des personnes en situation de handicap étaient réservée aux techniciens, or la révolution, c’est que ce n’est plus à la personne de s’adapter à son environnement, mais aux autres d’agir sur l’environnement pour que celui-ci soit adapté à son handicap. Cela a entraîné une prise de conscience, notamment sur le fait qu’une intégration réussie nécessite souvent de jouer sur l’organisation, mais aussi de travailler en partenariat, avec les médecins, les référents handicap, les DRH… » « La loi a également fait apparaître quelque chose de nouveau qui est la notion de projet personnel, les emplois se révélant dès lors beaucoup plus riches et créateurs d’une palette bien plus diversifiée pour les handicapés », souligne Gérard Lansac. Pourvu que les entreprises jouent le jeu… La démarche expérimentée depuis plus d’un an par le groupe Toulouse Intérim démontre que certaines restent prisonnières d’idées reçues. « Nous avons fait de choix de créer une agence dédiée aux TH pour trois raisons essentielles, rappelle son directeur général Bernard Petit. La première tient à notre histoire. Depuis 1993, le groupe a malheureusement vu certains de ses salariés intérimaires devenir handicapés suite à des accidents du travail et je me suis donc demandé comment nous pourrions leur offrir une vie après. La seconde est liée à l’opportunisme de la loi, l’objectif étant d’aider des entreprises à faire en sorte que leurs obligations, vécues comme une pénalité, servent leurs intérêts. Enfin, nous bénéficions d’une bonne connaissance du tissu local et l’ensemble de notre réseau s’est fait l’ambassadeur du projet. » Résultats ?

Une perception très « étroite »

« Toulouse Intérim Handicap a démarré en juillet 2009 et en l’espace de quatre mois, 400 personnes s’étaient inscrites. Elles sont aujourd’hui 700 environ. Nos clients, mais aussi d’autres entreprises, ont été séduits et nous sommes parvenus à placer environ 250 personnes dans des secteurs et des métiers très différents. Nous avons aujourd’hui en moyenne 40 à 50 salariés intérimaires en poste chaque jour et permis l’embauche définitive d’une quinzaine de personnes. C’est bien, mais pas suffisant selon moi. Malgré la loi, j’observe que les entreprises restent frileuses, notamment parce qu’elles pensent toujours que les TH ne peuvent occuper qu’un type de poste alors que nous efforçons au contraire de leur montrer que plusieurs solutions existent pour accompagner leur intégration. » « C’est vrai qu’on s’imagine que les handicapés ne savent faire qu’une chose, regrette Gérard Lansac. Dans le cas de mon fils, atteint de troubles autistiques, on ne le percevait jusqu’ici que sous l’angle d’activités de bureautique sous prétexte qu’il est à l’aise avec les ordinateurs. Or Toulouse Intérim, qui l’a accueilli en stage, a décidé de lui confier une vraie mission dans son service comptabilité. Une révélation qui va probablement orienter son évolution future. » « Cette expérience démontre surtout qu’une intégration ne peut être une réussite que si elle est préparée en amont, ce qui est d’ailleurs le cas pour tout collaborateur, handicapé ou pas », estime Bernard Petit.

Un problème de visibilité

L’entreprise ne cependant pas être tenue seule responsable de la lenteur avec laquelle le taux d’emploi des TH évolue. Ainsi Corinne Cabanes, directrice du cabinet spécialisé en ressources humaines Menway Sud-Ouest, pose la question : « Où sont les travailleurs handicapés ? ». « Je vous pose la question avec beaucoup de naïveté bien sûr, mais au quotidien, je suis confrontée à la difficulté de sourcer des candidats reconnus TH alors que nous devrions en présenter au moins 10% dans les short-lists des personnes que nous proposons aux entreprises qui nous confient leurs recrutements, pour des postes de techniciens notamment. Il existe beaucoup d’associations et de structures qui accompagnent les TH et je regrette qu’il n’y ait pas plus de connections entre l’offre et la demande. » « Vous évoquez des postes de techniciens, c’est-à-dire de niveau Bac +2, or la formation est justement au cœur du problème, répond Christine Mahenc. Le niveau de compétences des demandeurs d’emploi handicapés est bas, et notre volonté est bien de les accompagner afin de les faire évoluer en compétences. Nous partons alors du besoin de l’entreprise pour mettre en place une formation qui permette précisément de faire coïncider l’offre à la demande. » « Ne pourrait-on pas imaginer, à l’instar de ce que le ministère de la Défense a fait pour la reconnaissance des certifications de ses ex-salariés, que l’Agefiph ou Pôle emploi signe des conventions visant à faire reconnaître les compétences des TH », interroge à nouveau Corinne Cabanes.

Un sujet toujours tabou

« Cela se fait déjà au niveau de certaines branches professionnelles et, depuis peu, avec les universités, indique Olivier Nouvelière. Mais le problème que vous rencontrez souligne deux difficultés. La première tient au fait que les entreprises ont écarté pendant des années les personnes handicapées, un comportement qui a amené le monde associatif à se refermer et à protéger les personnes handicapées. La seconde au fait que maintenant qu’elles souhaitent recruter des TH, si possible vite, elles déclarent vouloir des Bac +2, jeunes et polyvalents. Or, nous sommes obligés de les amener à reformuler leur demande, de travailler sur leurs besoins et non la notion de profils pour qu’elles puissent effectivement recruter, sans quoi nous ne trouvons pas de candidats. » « Sûrement, mais rappelons tout de même que l’entreprise se doit d’appréhender tous les candidats sous le même angle, sans quoi son offre peut être taxée d’avoir un caractère discriminant, souligne Corinne Cabanes. J’observe en outre que l’émotion et au tabou qui continuent à entourer le handicap constituent un frein important à l’insertion des TH. Même lorsque le DRH est favorable, le manager, lui, est souvent décontenancé, ne sait pas mener l’entretien de recrutement, comment aborder le sujet, la nature même du handicap étant d’ailleurs considéré comme discriminant… Bref, il me semble qu’il est nécessaire de former aussi les personnes aux entretiens pour faire avancer les choses. » Des actions de ce type existent, le cabinet Menway accompagnant par exemple les managers dans le recrutement ou le management des TH.

Un accompagnement essentiel

« Je suis par exemple intervenu pour sensibiliser des tuteurs chez Spie Batignoles, rapporte David Lela Luzolo. C’est vrai qu’on ne peut pas dire n’importe quoi, qu’il s’agit d’un domaine très délicat. Les personnes handicapées ont très souvent des passés lourds, sont en situation de handicap depuis longtemps. Mais on peut assez facilement y arriver, pourvu que la démarche soit portée par les directeurs et d’y associer des professionnels du handicap. » Une opinion que partage Bernard Petit : « Il ne suffit pas d’afficher sa volonté, il faut en effet que les entreprises aient l’esprit plus large et qu’elles se fassent accompagner par des professionnels. » Deux élément essentiels pour pouvoir relever le défi du handicap, et notamment celui lié aux troubles du comportement. « Aujourd’hui, un enfant sur 150 naît avec ce type de trouble en France, et un sur 100 dans le monde, indique Gérard Lansac. Or pour pouvoir relever ce grand défi, il ne faudra plus avoir peur du handicap, mais adopter le bon réflexe qui, comme ce fut le cas de Toulouse Intérim avec mon enfant, consiste à dire : je veux bien, mais je n’y connais rien, alors comment je peux adapter le poste de travail au handicap de la personne ? C’est la seule façon de sécuriser et de pérenniser les emplois. »

Des expériences à promouvoir

Certains invités plaident également pour plus de communication. « L’expérience qu’a vécu le fils de Mr Lansac chez Toulouse Intérim devrait être davantage relayée et connue, estime David Lela Luzolo. Le fait que plus de 90% des dirigeants qui ont recruté un TH se déclarent satisfaits de l’avoir fait est également un aspect qui n’est pas à mon sens encore suffisamment connu. Et pourtant, cette prise de conscience de l’enrichissement que peut représenter le salarié handicapé est un élément clé du mouvement d’acculturation qui est en marche. » « C’est un fait que les TH en poste sont très souvent des personnes qui se révèlent topissimes sur le plan de la motivation », confirme Corinne Cabanes. « Il ne faut pas oublier non plus la sous-traitance, très importante, note Gérard Lansac. Car non seulement tous les handicapés ne peuvent s’insérer dans le monde de l’entreprise classique, alors que l’entreprise adaptée le leur permet, mais pour les entreprises réticentes, la sous-traitance peut constituer une étape intermédiaire avant l’embauche d’un handicapé… » Avec un même optimisme, le président du club Réussir Ensemble conclut cette table ronde en rappelant que « si de nombreux freins persistent, beaucoup de leviers existent également, le premier étant le travail en partenariats. La Semaine pour l’emploi des travailleurs handicapés en est une bonne illustration. »
Ingrid Lemelle

Photos Hélène Ressayres - ToulÉco.

Nous remercions la Maison Samaran, place Victor Hugo à Toulouse, pour son accueil chaleureux.

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Source : https://www.toulemploi.fr/Ou-sont-les-handicapes-1509