ToulEmploi

Publié le lundi 21 septembre 2015 à 09h16min par Valérie Ravinet

Les ambitions du rapport StraNES sont-elles réalistes ?

Dans son rapport, dévoilé le 8 septembre dernier, le comité Stratégie nationale de l’enseignement supérieur milite pour une « société apprenante ». Décodage par Bertrand Monthubert, son rapporteur général, président de l’Université Toulouse Paul Sabatier.

Dans l’introduction du rapport que vous avez présenté avec Sophie Béjean, présidente du comité StraNES, vous écrivez : « Nous avons eu à cœur de proposer des mesures dont nous estimons qu’elles sont réalistes, même si nous nous sommes placés dans le cadre d’une ambition affirmée pour l’enseignement supérieur, sans laquelle cette réflexion n’aurait pas de raison d’être. » Parmi ces mesures, celle de porter à 60 % d’une classe d’âge (contre 42 % aujourd’hui) la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur d’ici 2025. Cet objectif est-il réaliste ?
Nous avons défini cet objectif en regard d’une double analyse : quels sont les besoins de notre société en matière de diplômés de l’enseignement supérieur ? Que peut-on faire de réaliste par rapport à ces besoins ?
Sur le premier volet, un rapport de France Stratégie concernant la prospective des métiers et des qualifications à horizon 2025 souligne l’augmentation des besoins en qualification, en particulier au niveau Bac+5. Les tensions sur le marché du travail risquent d’être très importantes. Par ailleurs, le marché de l’emploi évolue fortement dans le sens d’une disparition de certains métiers ; on observe déjà des effets de polarisation avec, d’un côté, des métiers répondant à des critères de niveau Bac +3 ou plus, et de l’autre des métiers à faible qualification. Il est donc nécessaire d’augmenter le nombre de diplômés du supérieur, c’est un enjeu économique et social et un enjeu pour le marché de l’emploi. C’est pourquoi nous avons identifié aussi des sous-objectifs : 25% d’une classe d’âge en Master et 50% en Licence.

Les débouchés professionnels existent-ils pour 60% de diplômés du supérieur ?
Le pourcentage de chômeurs parmi les non diplômés est considérable et amené à s’amplifier, tandis que les débouchés sont bien meilleurs pour les diplômés du supérieur. Il faut certes accompagner vers des filières où on trouve de l’emploi, mais aussi développer une capacité d’adaptation : avoir appris à apprendre, être en capacité de se développer dans son métier, mais aussi de reprendre une formation qualifiante ou diplômante, tout au long de la vie. C’est une dimension essentielle. Ainsi, quand les secteurs économiques évoluent ou disparaissent, on prépare le rebond en utilisant les compétences acquises pour les réinvestir dans d’autres champs.

Ce qui aborde la question de la formation continue, que vous appelez « formation tout au long de la vie (FTLV) » et dont vous souhaitez qu’elle devienne réalité
On ne parviendra à la réalité d’une « société apprenante » qu’en adoptant une logique de formation tout au long de la vie. Il serait aberrant de se focaliser uniquement sur la formation initiale. Notre ambition vise à changer les mentalités : il ne s’agit plus de se former seulement quand on est jeune, mais d’intégrer l’idée d’aller-retour entre emploi et formation tout au long de la vie, éventuellement même de manière concomitante. Pour ce faire, il faut mettre les financements en cohérence. Les schémas actuels sont problématiques car ils conduisent à disjoindre les systèmes, c’est l’un des freins à la formation tout au long de la vie. Ces financements existent, il faut mieux les articuler avec l’enseignement supérieur.

A-t-on les moyens de parvenir à ces objectifs ?
Oui, à condition de travailler ces questions au niveau européen et de desserrer les contraintes liées au mode de calcul des déficits publics. Aujourd’hui, le paradoxe, c’est afficher d’un côté la volonté d’être une économie de la connaissance, compétitive, et de l’autre inscrire les dépenses pour l’enseignement supérieur dans la colonne des déficits publics. Ce sont des investissements ! Selon l’OCDE, une personne diplômée rapporte à l’État 80.000 dollars de plus que ce que sa formation a coûté. Il y a urgence à fixer un objectif européen de dépenses pour l’enseignement supérieur, comme on l’a déjà fait pour la recherche, et de les soustraire du calcul des déficits .

Aujourd’hui, on entend souvent que les formations universitaires ne correspondent pas aux besoins du monde du travail. Comment fait-on évoluer les liens entre formation et attentes du monde professionnel ?
Les conseils de perfectionnement sont un élément de réponse, puisqu’ils favorisent les échanges entre monde du travail et enseignement universitaire. Il faut aussi être clair sur le fait que les entreprises n’ont pas toujours de demandes pointues quant à leurs besoins de formation, elles veulent des diplômés capables de s’adapter. Dans le cadre de ce travail, nous avons auditionné de nombreux chefs d’entreprise. A la question : quelle est votre première attente vis-à-vis des personnes formées dans l’enseignement supérieur ? », la réponse est « être capable de travailler en équipe » et « avoir une bonne capacité d’adaptation pour suivre les évolutions ». Il faut donner aux étudiants des socles de formation généraux pour leur permettre d’évoluer par la suite.

Êtes-vous satisfait des premiers retours après remise de votre rapport ?
Nous portons des ambitions fortes, qui ne sont pas faciles, mais elles sont réalisables. Le président de la République a indiqué que cette stratégie constitue aujourd’hui la feuille de route du gouvernement. C’est un rapport destiné à être mis en œuvre et j’en suis très satisfait.
Propos recueillis par Valérie Ravinet

Sur la photo : Bertrand Monthubert, président de l’Université Paul Sabatier – Crédits A. Labat -UPS